Paix et Amour

« Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. » (La Bible, Matthieu X, 34)


Jésus n’a-t-il prôné que la paix et l’amour ?

Si l’on compare Jésus à tous les autres chefs religieux ou politiques, nous pouvons dire sans équivoque qu’il a été le seul à la hauteur de ses prétentions. Prenons par exemple Mohammed, le fondateur de l’islam: sa vie reflète une faillite devant ses propres règles morales, notamment en dépassant le nombre d’épouses qu’il avait lui-même fixé (Coran 4:3). Aussi serait-il aujourd’hui considéré comme un pédophile pour avoir épousé une petite fille (Aïcha). Par ailleurs, en tant que chef de guerre, l’homme a fait couler beaucoup de sang. Ce sont des faits.  

 

Mais avec Jésus-Christ, c’est tout l’inverse : « Nous le trouvons partout à la hauteur de son enseignement, nous le voyons vivre, vaincre, et mourir par la seule force de l’amour. Le seul sang qu’il ait jamais répandu c’était le sien », dixit Fernand Legrand. En effet, le Maître n’a fait que du bien sur terre: en guérissant les malades, en consolant les pauvres et les faibles, en évitant à une femme – pourtant adultère – de se faire lapider, en pardonnant les péchés, et enfin en offrant sa vie pour notre salut. Sa doctrine est empreinte de paix, de justice, d’amour, de miséricorde et d’espérance que l’on retrouve merveilleusement bien résumés dans les Béatitudes (Mt V, 1-12 et Lc VI, 20-26) : « Heureux les débonnaires… ; heureux ceux qui ont faim et soif de justice…; heureux les miséricordieux… ; heureux ceux qui pleurent… ; heureux ceux qui ont le cœur pur… ; heureux ceux qui procurent la paix… »; etc. On connaît aussi ses célèbres paroles, telles que: « Si quelqu’un te frappe sur une joue, présente-lui aussi l’autre. » (Lc VI, 29) ; «… priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent. » (Mt V, 44) ; « …tous ceux qui prendront l’épée, périront par l’épée. » (Mt XXVI, 52); « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés. » (Jn XV, 12) ; et tant d'autres encore.  

 

De fait, sa vie, comme la quasi totalité de son enseignement est pacifique. Dès lors, on pourrait se demander comment un théologien comme Thomas Müntzer a pu justifier une action révolutionnaire, en usant même de la force, au nom du Christ. N’est-ce pas totalement contradictoire?  La réponse à cette question serait « oui » si on se limitait, comme le font la plupart des chrétiens, à ne prendre que les passages pacifiques. Mais la vérité c’est qu’il existe d’autres textes, souvent ignorés ou interprétés de manière douteuse, dans lesquels le Seigneur semble tenir compte de la réalité humaine conflictuelle. En Matthieu X, 34, il nous dit par exemple : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. » Certes, Luc XII, 51 nous permet peut-être ici d'échapper au sens littéral et de privilégier le sens allégorique: « Pensez-vous que je sois venu apporter la paix sur la terre? Non, vous dis-je, mais la division. » En effet, symboliquement l’épée peut aussi représenter, dans le Nouveau Testament, la Parole de Dieu: c’est elle qui divise, retranche, qui sépare le bon grain de l’ivraie, pourrait-on dire.  

 

En fait, les seuls textes du Nouveau Testament qui peuvent justifier l’action « violente » sont ceux relatifs au Royaume et à l’Apocalypse (la fin de temps). « Le royaume des cieux est forcé et les violents le ravissent. » (Mt XI, 12). On oublie généralement que le Royaume a une signification spirituelle mais aussi matérielle, une dualité qui apparaît souvent dans l’Écriture Sainte. Ainsi, pour contrer le règne diabolique et antichrist, les chrétiens auraient dû (devraient) préparer le Règne de Christ. C’est ce qui semble ressortir de la parabole des mines (Luc XIX, 11-28) mise en perspective avec la parabole des talents (Matthieu XXV, 14-30). Dans ces deux textes, Jésus utilise l’image d’un Maître (et d’un Roi) qui confie de l’argent à ses serviteurs. Métaphoriquement, cela signifie la distribution des dons aux disciples et ce qu’ils en font.  

 

Dans la parabole des mines (Luc), chaque serviteur reçoit la même somme à faire valoir et est récompensé selon sa fidélité ; tandis que dans la parabole des talents (Matthieu) les dons sont différents, « à chacun selon ses forces », et la récompense est la même. Les deux points de vue sont vrais et peuvent signifier d’une part le don de la grâce qui sauve, et d’autre part les œuvres qui en découlent, indiquant par ailleurs que la félicité éternelle pourrait avoir différents degrés. En se penchant plus particulièrement sur la fin de la parabole des mines (Luc), on constate que le serviteur craintif, qui cachait son don et l’action qu’il pouvait y faire, s’est retrouvé sans rien, dépouillé. Ce personnage incarne, selon nous, le chrétien conformiste, spectateur, tiède, qui a honte du Seigneur et dont le Seigneur aura aussi honte à son retour.   Enfin, plus explicite pour le sujet qui nous occupe, nous lisons dans la dernière partie de cette parabole : « Quant à mes ennemis, qui n’ont pas voulu que je régnasse sur eux, amenez-les ici, et faites-les mourir en ma présence. » (Luc XIX, 27). Ce texte, parmi d’autres, montre que le Seigneur n’a jamais été retenu par une fausse pitié, une fausse paix, et un faux discours sur l’amour et la tolérance. Il y a en effet des circonstances où la violence n’est pas exclue. Si d'aventure quelqu’un rentre chez vous, viole votre femme, torture vos enfants, et que vous restiez là en simple spectateur au nom de l’interprétation que vous faites du message du Christ, il se peut bien que vous soyez dans l’erreur. Il en va de même pour toute autre sorte d’injustice que les chrétiens tolèrent au nom d’une certaine lecture qu’ils font des Écritures.


Un temps pour aimer, un temps pour haïr...

S'il est un lieu commun dans lequel se rejoignent pratiquement tous les chrétiens modernes, c'est l'amour. Et plus précisément, l'amour du prochain. Si bien que le christianisme est devenu, pour ainsi dire, une religion symboliquement "féminine" empreinte d'amour et de tolérance. Sur cette base, les LGBTQ qui s'aiment seraient chrétiennement corrects, de même que les couples infertiles (homos ou hétéros) qui contribuent à la reproduction artificielle d'êtres humains (DPI, FIV, IAD, PMA). Que ne ferait-on pas au nom de l'amour? Les plus viles abjections!

 

Tout anarchiste chrétien que nous soyons, il nous serait difficile de dire que l'amour n'occupe pas une place centrale dans le Nouveau Testament (nous l'avons d'ailleurs déjà dit). Nous savons en effet que Dieu est Amour et que le deuxième plus grand commandement est d'aimer son prochain comme soi-même (Mt XXII, 39; I Jn IV, 8). Pour autant, Dieu n'est pas qu'Amour et il faudrait aussi s'entendre sur le sens des mots. Car l'amour dont parle la Bible n'est pas vraiment cette émotion vague et abstraite, variable selon l'air du temps, mais plutôt une dilection stable et intemporelle, exigeante de surcroît, qui évolue sans modifier son essence et qui réclame une sorte de "don de soi", autrement dit c'est une disposition presque sacrificielle, comme il est écrit (Jean XV, 13): "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis." En ce sens, Jésus nous a bien sûr aimés comme nul autre. Quant au mot "prochain", son radical nous donne déjà un élément de réponse: il s'agit d'abord de celui qui nous est proche, soit un frère ou une sœur en Christ (cf. Mt XII, 47-50; Jean XIII, 34-35).

 

Il faut donc se garder de trop élargir ces définitions, car à vouloir aimer tout le monde on finirait par n'aimer personne (ou du moins pas ceux qu'il convient d'aimer en premier). En outre, ce serait oublier que l'amour du monde est inimitié contre Dieu (cf. Jc IV, 4; I Jn II, 15). En d'autres termes, si le deuxième plus grand commandement (aimer son prochain) contrevient au premier (aimer Dieu), c'est qu'il y a un problème quelque part. Un problème que la théologie dite "orthodoxe" (au sens d'opinion conforme), que nous qualifions plutôt d'homodoxe ("conforme au monde"), ne permet pas de résoudre. Au contraire, elle en égare plusieurs. Certes, nous n'avons rien contre la polygamie pour autant qu'elle ne se transforme pas en adultère. Or, si d'un point de vue biblique est adultère tout homme qui a commerce avec une femme mariée et toute femme qui se donne à un autre que son conjoint, nous pouvons aussi dire qu'un chrétien est spirituellement adultère en se liant trop à un enfant de Bélial (c'est-à-dire d'un autre règne), et qu'une Église l'est également en se donnant à un autre que son Époux, à savoir le Christ. Cette analogie mystique surprendra peut-être le profane, mais la Bible prend souvent les rapports homme-femme comme image pour parler des réalités supérieures.

 

Bref, l'amour trop inclusif des homodoxes conduit inévitablement à une impasse, surtout lorsqu'ils se trouvent confrontés à l'Ancien Testament. Le sens qu'ils ont donné à l'amour se trouve alors fortement ébranlé et les voilà heurtés au plus profond de leur être lorsqu'ils découvrent que ce Dieu, qu'ils avaient pourtant cru le leur, est aussi le Dieu des [justes] vengeances (El Neqamot), le Dieu grand, fort et redoutable (El ha-gadol, ha-gibbor, ha-nora), l'Éternel des [saintes] armées (YHWH Tsevaot) qui n'hésite d'ailleurs pas à appeler les siens au saint combat. Sans parler des passages révolutionnaires pour le Royaume de Dieu et des nombreuses imprécations contre les impies (cf. Ps. CIX; CXXXIX, 21-22; CXL). Les habiles théologiens et pasteurs homodoxes ont beau essayer de rassurer les plus fragiles d'entre eux en leur disant que sous l'Ancienne Alliance les choses étaient bien différentes, qu'il s'agissait d'un autre temps, d'une autre "économie" ou "dispensation", mais rien n'y fait. Les plus honnêtes demeurent perplexes, et à raison. Car chacun peut comprendre que si la révélation fut effectivement progressive et que l'Ancienne Alliance était l'ombre des choses à venir (accomplies sous la Nouvelle), il n'en demeure pas moins que Dieu est le même hier, aujourd'hui, éternellement. Et puisque Jésus est la Parole faite chair, c'est donc aussi Lui qui parlait sous l'Ancienne Alliance. Mais alors, comment concilier cela avec ce qu'on a cru comprendre de l'amour?

 

En vérité, les plus cohérents des homodoxes, s'ils continuent à persister dans leur voie, tomberont dans la même erreur que le gnostique Marcion, lequel avait fini par croire qu'il y avait deux "dieux" différents dans l'Ancien et le Nouveau Testament. La chose est presque inévitable (quand ce n'est pas carrément l'apostasie qui les attend). Car en refusant de considérer une théologie "hétérodoxe" bien fondée, soit une lecture dialectique des Saintes Écritures (que nous appelons "théologie des deux béquilles"), on se dirige forcément dans le piège du laxisme ou du légalisme, autrement dit dans le brouillard et le déséquilibre. Car c'est avec une certaine méticulosité et surtout dans l'humilité, avec l'aide de l'Esprit, que les choses s'éclaircissent et que les apparentes contradictions disparaissent. Le nœud gordien spirituel se dénoue alors assez facilement.

 

C'est un fait, Jésus est allé plusieurs fois au-delà de la lettre de l'Ancienne Alliance – puisqu'il en est l'auteur et le finisseur – en invitant notamment les fidèles qui voudraient se perfectionner à s'écraser parfois jusqu'à devenir capable d'aimer et de prier pour leurs ennemis et persécuteurs – et même de tendre l'autre joue s'il le faut – plutôt que d'appliquer toujours la loi du talion ("œil pour œil, dent pour dent"). Et cela, probablement afin que le cercle vicieux de la vengeance ne finisse pas par nous rendre tous aveugles et édentés.

 

Mais tendre la main ou l'autre joue dans l'espoir de mettre fin à un conflit ne signifie nullement qu'il faille tout accepter en toute occasion au nom de l'amour et de la paix; car ce serait alors "aimer" son prochain jusqu'à se détester soi-même, voire jusqu'à détester Dieu. Par conséquent, ce serait aussi la négation de la liberté et de la capacité d'appréciation qu'il nous a offertes ou rendues par la Grâce de son Esprit.

 

D'ailleurs, si nous considérons attentivement l'attitude de Jésus-Christ en diverses occasions, nous verrons que le Sauveur lui-même (qui, au contraire de nous, est parfait) n'a jamais été retenu par un faux amour ou une fausse compassion. En effet, pris d'une sainte colère, n'a-t-il pas chassé les marchands du Temple à coups de fouet ? N'a-t-il pas traité aussi les légalistes hypocrites de "serpents et races de vipères" ? (Mt XXIII, 33; Jn II, 13-16).

 

On pourrait bien sûr dire qu'il a fait tout cela avec et par amour. Mais alors, supposons maintenant que quelqu'un vienne dans une église, renverse les chaises, les tables et les objets techniques; qu'il fouette les capitalistes et les technolâtres et traite de "serpents et races de vipères" les laxistes hypocrites… Que feraient les braves homodoxes? Sans doute diraient-ils que cet homme a un problème, qu'il n'a rien compris au message de paix et d'amour du Christ. Enfin, ils le livreraient probablement à la police. En définitive, les laxistes homodoxes d'aujourd'hui ne feraient pas autre chose que les légalistes orthodoxes d'hier: ils crucifieraient Jésus parce que son message est à chaque époque trop révolutionnaire…


Page d'accueil - Christocrate.ch