Grâce et liberté chrétienne

« Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. »  (La Bible, Jean VIII, 32)


Lorsqu'on devient chrétien et que l'on commence à réfléchir sur la foi, on se trouve assez vite confronté à quelques questions difficiles, comme par exemple: "si je suis réellement libre en Christ, comment se fait-il que je sois encore tenu de respecter certaines lois bibliques?" Autrement dit, peut-on vraiment parler de liberté quand certaines choses nous restent interdites? Ce type de question résulte quelque part de la fameuse tension entre la grâce et les œuvres (de la loi), et donc, avant d'y répondre, il faut déjà commencer par "détendre" celle-ci.

 

Les bonnes œuvres sont le signe extérieur de la vraie grâce et de la vraie foi

Pour ce qui est de la grâce, tout chrétien devrait normalement reconnaître que l'homme est sauvé gratuitement par le moyen de la foi en Jésus-Christ seul, sans les œuvres de la loi, selon ces mots de l'apôtre Paul (Éphésiens II, 8-9): "Car c'est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. Ce n'est point par les œuvres, afin que personne ne se glorifie." Ou ceux-ci (Romains III, 8): "Nous pensons que l'homme est justifié par la foi, sans les œuvres de la loi." Ou encore (Rom. V, 1): "Étant donc justifiés par la foi, nous avons la paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ." Le salut par la grâce au moyen de la foi n'est d'ailleurs pas une exigence propre à la Nouvelle Alliance, car on la trouve déjà formulée en Habakuk II, 4: "Le juste vivra par sa foi." Aussi le magnifique chapitre onze de l'épître aux Hébreux reprend-il plusieurs grandes figures de l'Ancien Testament pour nous montrer que la justification par la foi avait déjà cours sous l'Ancienne Alliance, puisqu'elle préfigurait évidemment la Nouvelle. Les Réformés, conformistes comme radicaux, avaient donc parfaitement raison de rejeter la doctrine catholique du salut pas les œuvres.

 

Néanmoins, l'épître de saint Jacques (II, 14-26) nous rappelle que sans les bonnes œuvres, la foi est morte. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle Martin Luther et plusieurs autres protestants ne l'appréciaient pas beaucoup, car elle venait quelque part contrarier leur système théologique (ou plutôt sotériologique) d'une grâce et d'une foi exclusives plutôt d'inclusives. Or, quiconque n'est pas prisonnier d'un système propre à un clergé reconnaîtra en elle une vertu salutaire, dans la mesure où elle nous permet d'éviter de dénaturer la grâce ou la foi. Car, dans le fond, saint Jacques ne remet pas en cause la justification par la foi mais il enseigne simplement que celle-ci est une fausse foi ou une foi morte si elle n'est pas accompagnée de bonnes œuvres ou du moins si elle n'en produit aucune, c'est-à-dire si elle ne conduit pas le chrétien à mener une vie toujours plus séparée du monde, puisque "l'amour du monde est inimité contre Dieu" (Jacques IV, 4). En effet, l'une des premières bonnes œuvres – avec la charité – est de ne point se conformer au monde et de rechercher tout d'abord le royaume et la justice de Dieu (Mt VI, 33; Rm XII, 2; XIII, 10; I Cor. XIII, 1-13).

 

En d'autres termes, les bonnes œuvres ne justifient ni ne sauvent les hommes, mais elles restent un très bon moyen d'évaluer notre foi et celle des autres ; non qu'il faille absolument éprouver les autres (puisqu'il y a déjà suffisamment à faire avec soi-même), mais cette indication peut nous éviter quelques désagréments. Car à travers elle on saura, par exemple, qu'une personne ou une Église qui se dit chrétienne tout en étant trop conforme au monde n'est pas vraiment digne de confiance. Mais il faut noter cette nuance: ce n'est pas parce qu'on ne pratique pas de bonnes œuvres qu'on perd son salut, mais plutôt parce qu'on perd la foi – et que cela se voit à travers les mauvaises œuvres qu'on accomplit – qu'on risque de perdre son salut. Il s'agit donc de ne pas inverser les choses.

 

Par ailleurs, si l'on ne tient pas compte de cette dialectique (foi et œuvre), on se trouve alors plongés soit dans l'erreur des catholiques pour qui les œuvres primaient pour le salut, soit dans celle des protestants qui ont fini par pratiquement tout tolérer au nom d'une grâce acquise par la foi seule. Il faut d'ailleurs rappeler ici que le théologien protestant et résistant au nazisme Dietrich Bonhoeffer avait été particulièrement frappé de voir cette erreur mortelle au sein de son Église, car c'était une des raisons pour lesquelles ses coreligionnaires collaboraient éhontément avec le régime nazi (en plus de la fameuse doctrine de la soumission aux autorités). En effet, dans cette logique, si seule la grâce au moyen de la foi sauve, pourquoi bien faire et risquer des problèmes? Ainsi Bonhoeffer qualifia-t-il leur doctrine de "grâce à bon marché" en opposition à la vraie grâce qui, elle, entraîne au moins une certaine consécration. Seulement, puisque par définition la grâce est gratuite et même si nous comprenons très bien ce qu'il voulait dire, nous privilégierons plutôt le terme de "grâce pervertie" pour désigner celle que professent les Églises collaboratrices d'hier comme d'aujourd'hui.   

 

Cette grâce pervertie des protestants a malheureusement conduit beaucoup d'hommes dans l'égarement, et pas seulement les plus grossiers qui ont soutenu le nazisme, le capitalisme et la technolâtrie. Car même un homme éclairé comme Jacques Ellul est, d'une certaine manière, tombé dans ce piège protestant au point qu'il fut d'avis que tout le monde serait sauvé (salut universel). On s'étonnera d'ailleurs qu'un homme de son envergure, qui a été prophétique sur bien des aspects, ait pu en même temps avoir une telle vision du salut. Comme quoi, nul n'est jamais à l'abri de l'erreur, pas même les plus illustres chrétiens. Quoi qu'il en soit et comme pour Tolstoï (qui était chrétien, mais qui doutait de la divinité du Christ), il ne serait pas bon de se priver de tout ce qu'un homme a pu apporter de vrai et de positif sous prétexte qu'il s'est égaré sur certains points (cf. I Thess. V, 21).

 

Au demeurant, cette grâce pervertie a été reprise par pratiquement toutes les Églises protestantes et évangéliques avec les conséquences que nous connaissons: assimilation au monde, capitalisme (mammonisme), ministère féminin (jézabelisme), technolâtrie, tolérance de l'homicide prénatal, de l'homosexualité, etc., choses que nous avons déjà dénoncées maintes fois sur notre site.

 

Bien entendu, ceux qui ont établi les 5 solas, auxquels nous souscrivons absolument, n'imaginaient probablement pas qu'un jour des personnes pervertiraient à ce point la sainte vérité du salut par la grâce par le moyen de la foi, bien que Luther lui-même avait déjà commencé cette mauvaise œuvre en se mettant aux côtés des autorités séculières plutôt qu'aux côtés de Müntzer et des opprimés. C'est pourquoi on ne peut malheureusement plus aujourd'hui se contenter de parler de grâce et de foi sans ajouter certains points pour en préciser la teneur.

 

En conséquence, une lecture dialectique des Saintes Écritures nous paraît être la meilleure manière d'éviter les erreurs et de réconcilier les propositions a priori contradictoires tout en nous faisant comprendre qu'elles sont là pour nous permettre de trouver le bon équilibre, grâce à l'Esprit qui nous aide à faire la juste synthèse. Car sans cette méthode, on se trouve inexorablement plongés dans la confusion et cela n'est évidemment pas souhaitable pour un enfant de Dieu.

 

Les « interdits bibliques » garantissent la liberté chrétienne

Le même type d'opération doit être fait en ce qui concerne l'apparente contradiction entre la liberté et les interdits bibliques. Là encore, l'histoire nous enseigne que les chrétiens ont généralement choisi l'une ou l'autre modalité de manière exclusive plutôt qu'inclusive. Ceci les a conduits à sombrer soit dans le légalisme, soit dans le laxisme ou la licence. Pour rester dans les généralités, nous dirions que les Églises catholique et orthodoxe ont plutôt eu tendance à glisser vers une forme de légalisme – pas souvent biblique d'ailleurs – en imposant toute une série de règles à leurs fidèles. Aussi nombre d'autres Églises ont suivi ce modèle probablement par crainte que la liberté ne dégénère en anomie. Et cela peut se comprendre. Toutefois, ce légalisme a eu comme corollaire de former de nouveaux pharisiens ou  judaïsants, et plus généralement encore des gens timorés plutôt que des hommes de foi, libres en Jésus-Christ. On a d'ailleurs certainement tous déjà connu ce genre de chrétien coincé, retenu par la crainte de faire faux, précisément parce que sa tête a été remplie d'interdits qui l'ont finalement emprisonné au point qu'il n'ose pratiquement plus parler de sa foi sans en rougir. Ainsi ne se sent-il jamais à la hauteur pour en témoigner convenablement. Cette vie compliquée est en réalité une négation de l'homme et plus encore de celui qui se prépare au discipulat. Car Dieu ne nous a jamais destinés à la robotisation et n'exige pas plus de nous que nous atteignions la perfection avant d'oser le servir; car alors on pourrait passer notre vie entière à attendre. Il vaudra au contraire toujours mieux agir ou réagir même impulsivement, quitte à déraper, quel que soit notre tempérament ou notre niveau de "piété", que de vivre comme des êtres complètement bloqués par des lois difficiles à suivre en certaines circonstances.

À l'opposé des États et des Institutions humaines qui ne cherchent qu'à créer des hommes esclaves et indifférenciés – autrement dit des sortes d'automates –, Dieu respecte nos personnalités et cherche à nous améliorer sans pour autant détruire ce qui fait de nous ce que nous sommes. Ainsi son peuple a-t-il toujours été composé de pacifiques et de bons guerriers, d'introvertis et d'extravertis, de gens calmes et de plus fougueux, d'orateurs et d'écrivains, d'hommes et de femmes, etc. Les différences sont précieuses et notre Seigneur ne cherche nullement à les gommer ni à uniformiser les personnes, mais simplement à les perfectionner et à les rendre complémentaires pour son Royaume. En clair, lorsqu'elle n'agit pas comme un pédagogue pour nous conduire à Christ et nous faire progresser à notre rythme dans la foi et la sanctification, la loi peut vite devenir tyrannique, culpabilisante à l'extrême, et en cela malédiction (Galates III, 13-29).

 

Inversement, l'Église protestante et toutes celles qui l'ont suivie ont eu tendance à verser dans une forme de nicolaïsme, autrement dit dans le laxisme ou la licence. De là sont d'ailleurs sortis la franc-maçonnerie (Constitutions d'Anderson) et la société libérale et industrielle (aujourd'hui techno-libérale). Ainsi la liberté "chrétienne" des protestants s'est-elle rapidement dégagée de son berceau originel de sorte que tout l'inverse s'est finalement produit. En effet, derrière les beaux discours, la liberté des libéraux, des libertaires et des libertariens est devenue rien de moins qu'une arme de Satan. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si, dès le XVIIIe siècle, les libéraux ont voulu symboliser leur "liberté" par un serpent produisant avec son corps le chiffre 666 . Ce symbole est d'ailleurs aujourd'hui encore celui des libertariens aux États-Unis (le Gadsden flag).

 

Très vite, la liberté des sociétés techno-libérales s'est montrée telle qu'elle était réellement, c'est-à-dire comme un concept vide employé seulement pour légitimer une société de vices (usure, vol, perversions sexuelles, homicides prénataux, réification de tout, etc.). En outre, les techniques parfaitement liberticides comme la vidéosurveillance, la biométrie, les propagandes permanentes et les autres diableries ne font que confirmer l'imposture de leur liberté (qui n'est en réalité qu'esclavage). Le retournement a donc été total et, par rétroaction, les protestants réformés ou évangéliques ont adopté la liberté des libéraux. Ainsi le piège s'est-il refermé sur eux.

 

Pourtant, il faut reconnaître que tout cela était parti d'une bonne intention, car comme pour le salut par la grâce au moyen de la foi, certains protestants avaient redécouvert cet autre pilier de la foi chrétienne, à savoir la liberté. En effet, la liberté est vraiment propre à la foi chrétienne et on ne la trouve défendue, pour ainsi dire, nulle part ailleurs. Cette originalité vient en partie du fait que toutes les religions partagent en commun l'idée selon laquelle les hommes doivent faire tous leurs efforts pour atteindre Dieu (ou une divinité, un idéal, le salut, etc.), c'est-à-dire que la religion est pour eux le moyen de s'auto-justifier et de se sanctifier (pour paraphraser le théologien Karl Barth), tandis que la révélation chrétienne nous apprend au contraire que c'est Dieu qui a fait l'effort d'atteindre l'homme en Jésus-Christ, afin que, par la foi en cette grâce, il puisse être sauvé. De plus, les exhortations à la liberté sont nombreuses dans le Nouveau Testament, par exemple (Galates V, 1): "C'est pour la liberté que Christ nous a affranchis. Demeurez donc fermes, et ne vous laissez pas mettre de nouveau sous le joug de la servitude." Ou encore (Jacques II, 12): "Parlez et agissez comme devant être jugés par une loi de liberté." Bref, il y a de véritables appels à la liberté dans la révélation chrétienne, et pas seulement à une liberté intérieure, spirituelle, désincarnée. La différence avec les autres religions est donc manifeste en même temps qu'elle explique pourquoi la liberté a revêtu une place plus importante dans les pays qui ont bénéficié d'une certaine influence chrétienne.

 

Ceci dit, les protestants avaient sûrement oublié le contrepoids nécessaire à l'équilibre de l'homme et à la garantie d'une vraie liberté. Quelques textes nous rappellent en effet qu'il faut rester fidèle aux principaux commandements maintenus sous la Nouvelle Alliance. Ainsi est-il écrit (I Jean II, 4): "Celui qui dit: Je l'ai connu, et qui ne garde pas ses commandements, est un menteur, et la vérité n'est point en lui." Ou encore (Ap XIV, 12): "C'est ici la persévérance des saints, qui gardent les commandements de Dieu et la foi en Jésus." Certes, on sait qu'en Jésus-Christ, tous les commandements sont réunis en deux principaux (Mt XXII, 36-40):

 

1. Aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa pensée;

 

2. Aimer son prochain comme soi-même*.

 

Par suite, il faut faire aux autres ce que nous voudrions qu'ils fassent pour nous, et ainsi devrait-on œuvrer pour l'égalité sociale, autrement pour un vrai communisme (Mt VII, 12; Ac IV, 32-35). Ici sont inclus la Charité et la recherche du Royaume et de la Justice de Dieu.

 

Mais on sait aussi bien qu'à travers ces deux commandements sont évidemment toujours interdits le vol, l'usure (ou le prêt à intérêt), l'idolâtrie (ou la technolâtrie), le blasphème, l'adultère, les relations infâmes, le travail non-stop, etc. (cf. I Cor. VI, 9-10; Mc II, 27). Alors comment concilier cela avec la liberté que Christ nous offre ? La réponse est en fait assez simple mais dépend de la manière dont on appréhende un interdit biblique. De fait, il ne s'agit nullement d'un caprice de Dieu pour réduire nos libertés, mais au contraire d'une garantie pour les maintenir et les augmenter. Ainsi un homme ne doit pas voler son prochain ni toucher à sa femme pour ne pas lui faire du mal ni le déshonorer, mais aussi pour ne pas se détruire lui-même intérieurement (même si l'extérieur peut y trouver provisoirement du plaisir). De même, il s'éloignera de l'idolâtrie et de la débauche (gr. pornéia, c'est-à-dire le fait de regarder ou de pratiquer des relations infâmes) parce que c'est à la fois une marque de haine contre Dieu et un asservissement et une souillure pour le corps, l'âme et l'esprit. Aussi l'homosexualité n'est-elle pas interdite parce qu'elle exclut, par nature, tout potentiel générateur, mais parce qu'il s'agit d'une relation avilissante et abominable qui empêche par ailleurs toute liberté et perfectionnement intérieur, aussi bien pour les hommes que pour les femmes. De même la sodomie (y compris entre hétérosexuels) est interdite pour le symbole dégradant et excrémentiel qu'elle représente, ainsi qu'en raison de la marque qu'elle fait à l'âme, et non simplement parce qu'elle exclut le potentiel générateur. Par ailleurs, la femme doit généralement obéissance à l'homme, non pour l'embêter ou parce qu'elle serait moins intelligente que lui, mais simplement parce que son insoumission asservit son âme aux manifestations charnelles et aux frustrations permanentes, la conduisant ainsi à émettre des revendications sans fin et donc à l'enfermer dans la quérulence (ce qui est d'ailleurs très visible chez les féministes). Au reste, les tatouages et les piercings ne sont pas interdits en raison d'une "fantaisie" divine, mais plutôt parce qu'ils ont toujours été les marques des païens et des esclaves, et que cela a forcément un impact sur l'âme (Lév. XIX, 28). Bref, on pourrait encore multiplier les exemples de ce genre.

 

En substance, il y a toujours une raison profonde pour un interdit, soit en raison du préjudice que l'on peut faire à autrui, soit en raison du mal que l'on peut se faire intérieurement. C'est pourquoi, la raison d'être de cette dialectique entre la liberté et les interdits bibliques – et l'équilibre à en tirer – est très bien formulée par ces paroles (Gal. V, 13): "Frères, vous avez été appelés à la liberté, seulement ne faites pas de cette liberté un prétexte de vivre selon la chair." Ou encore celles-ci (I Cor VI, 12): "Tout m'est permis", mais je ne me laisserai asservir par rien." Des saines limites ont été précisément établies par notre Créateur pour nous garantir une vraie liberté: la liberté chrétienne. Car en vérité, plus on devient esclave de Christ, plus on est libre; inversement, plus on s'éloigne de lui, plus on devient réellement esclave. Voilà pourquoi de même que la grâce et la foi s'articulent avec les bonnes œuvres, de même la liberté chrétienne s'articule avec les interdits bibliques maintenus sous la Nouvelle Alliance. Soli Deo Gloria!

 

 

 

* À noter que le mot grec plésion qu'on traduit par prochain possède aussi un radical qui suggère l'idée de "proche", autrement dit il faut aimer en premier ses frères en Christ. 


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