anarchisme chrétien

« Vous savez que les chefs des nations les tyrannisent, et que les grands les asservissent. Il n'en sera pas de même au milieu de vous. Mais quiconque veut être grand parmi vous, qu'il soit votre serviteur.»  (La Bible, Matthieu XX, 25-26)


Définition

Anarchiste chrétien veut dire : disciple du Christ et négateur de toute autorité (extérieure). On peut aussi le définir par la formule suivante : anarchiste + chrétien = christocrate.  

« Anarchiste » parce que Chrétien...

Le mot anarchie pourrait susciter à l'esprit des images de violence, de chaos, et de désordre. L’anarchisme chrétien n’est pas cela. Pas plus qu’une nouvelle religion « tendance » perdue dans les milliers de confessions différentes du christianisme. Alors qu’est-ce que c’est ? On pourrait dire que c’est une façon de penser et/ou de concevoir la foi avec une approche plus critique de l’organisation sociale. En effet, depuis le IVe siècle jusqu'à nos jours, la majorité des chrétiens ont eu l’habitude de suivre naïvement tous les pouvoirs en place, en se réfugiant derrière des Églises souvent collaboratrices, et quelques versets pour se justifier. Pourtant, bien d’autres textes bibliques montrent que la foi chrétienne envisagée dans son rapport à la politique, dispose à la dissidence, à la récusation même de tout pouvoir et de toute hiérarchie, déjà par le simple fait que « nul ne peut servir deux Maîtres » (Luc XVI, 13). Ce passage constitue l'un des fondements de l’anarchisme chrétien. De plus, d'un point de vue étymologique « anarchie » (du grec an-arkhé) marque une opposition au pouvoir, ajoutez-y « chrétien », et vous avez là le mot composé définissant ceux qui ne reconnaissent qu’un seul gouvernement et ascendant valable : Jésus-Christ et Son Royaume ! Ainsi se distingue-t-il de tous les autres courants anarchistes. 

 

D’autre part, les dirigeants spirituels de la société nous ont trop longtemps dominés en nous disant comment vivre ; en nous forçant à l'obéissance par la normalité culturelle. Nous avons été endoctrinés par la télévision, la musique et la culture pop. Nous avons été nourris à la petite cuillère par la propagande de nos professeurs de prosélytisme et des gourous du marketing, des médias et de la publicité. Grâce à leur tromperie, la société a cédé la place au dieu de l'humanisme et du matérialisme. Et les résultats sont catastrophiques ! Regardez autour de vous et vous verrez ce que les autorités ont fait. Regardez encore de plus près et vous découvrirez : la tristesse, la souffrance et le vide d’un monde d’illusion, dans lequel plus nous achetons et plus nous sommes déçus. Même au niveau relationnel, nous nous "consommons". On nous ment constamment et pourtant nous sommes heureux d’obéir. C’est pourquoi, nous avons besoin d'une révolution ! L’anarchisme chrétien est la rébellion violente contre ces lois spirituelles et les autorités, par la soumission unique à Jésus-Christ.

 

Jésus vint et accomplit le plus grand acte révolutionnaire en s'offrant en sacrifice pour le salut du monde. Il a vaincu toutes les autorités qui nous dominent (physiques et spirituelles). Par conséquent, Christ est la seule autorité, le seul être suprême digne d’obéissance.

 

« Il a effacé l'acte dont les ordonnances nous condamnaient et qui subsistait contre nous, et il l'a éliminé en le clouant à la croix ; il a dépouillé les dominations [arkhas] et les autorités [exousias], et les a livrées publiquement en spectacle, en triomphant d'elles par la croix. »  Colossiens II, 14-15

 

Notez que dans ce texte, le grec arkhas est le pluriel de arkhé. Si donc le Christ a dépouillé les dominations et les autorités, cela signifie bien qu'il leur a enlevé le droit de nous dominer. Par conséquent, un disciple de Jésus-Christ ne peut qu'être an-arkhé vis-à-vis de toute autorité extérieure à celle du Roi-Sacrificateur.


Quelques figures chrétiennes « anarchistes »

Du premier siècle jusqu'au début quatrième, l'Église a plus ou moins réussi à tenir le cap malgré les grandes vagues de persécutions menées par l'empire romain et malgré quelques divisions fort regrettables (notamment celle entre les trinitaires et les sabelliens au IIIe siècle au sujet du mystère de Dieu).

 

Nombre de chrétiens primitifs ont donné leur vie en sacrifice pour l'amour du seul Maître. À cet égard, ils ont été vus comme des sortes d'anarchistes par leurs adversaires, car il n'y a en vérité pas d'acte plus négateur de l'autorité que celui qui consiste à lui résister jusqu'à la mort. L'idée de servir deux maîtres était complètement étrangère aux premiers chrétiens, c'est du moins ce qui ressort des propos de Celse, un écrivain païen du deuxième siècle, contre les chrétiens : "N’est-il donc pas juste que celui qui adore Dieu serve aussi ceux qui tiennent de lui leur pouvoir ? — Je vous entends, c’est qu’il n’est pas possible de servir en même temps deux maîtres. C’est là une parole de factieux prétendant faire bande à part et se séparer de la société commune."

 

Comme nous l'avons évoqué plus haut, c'est à partir du IVe siècle (sous l'empereur Constantin) que l'Église commença progressivement à virer de bord, notamment en acceptant le syncrétisme romain et le jeu de pouvoir. Cette Assemblée diffusa une sorte de pagano-christianisme et devint ce qu'on pourrait appeler une "Église institutionnelle" ou "Église d'État". Elle s'arrogea ensuite le titre d'Église universelle (katholikos), se présentant insidieusement comme la seule dépositaire du vrai christianisme, et se mit à persécuter les chrétiens qui n'acceptaient pas de se soumettre à elle. Cependant, à l'intérieur comme à l'extérieur de cette institution politique et syncrétiste, une petite minorité demeura fidèle tout au long de l'histoire. Ce "reste" sut garder le bon dépôt de la foi pour faire perdurer l'Église véritable. Les plus marginaux et radicaux d'entre eux ont contribué au développement de ce qu'on pourrait appeler l'anarchisme chrétien.

 

Les personnes ci-dessous ne sont que quelques protagonistes parmi d’autres, issues de traditions chrétiennes différentes, mais qui ont compris plus ou moins la même chose. Cela nous fait penser qu'un œcuménisme est possible entre chrétiens, mais seulement en dehors des institutions qui nous séparent. L'anarchisme chrétien pourrait devenir cet "espace" de réunification (Luc XI, 23).


Donat le Grand (mort v. 355)

 

Donat est un évêque d'Afrique du Nord qui s'opposa à la réintégration d'ecclésiastiques qui avaient fait défection durant la grande persécution du début IVe siècle sous Dioclétien. Il s'opposa également à l'ingérence du pouvoir politique dans les affaires de l'Église et, par conséquent, à l'institution romaine. Il fut excommunié en 313 par l'évêque de Rome Miltiade, peu après que celui-ci eut reçu son siège épiscopal au palais impérial du Latran par l'empereur Constantin.

 

Donat est une figure très importante pour comprendre le changement de paradigme qui s'est opéré à partir du IVe siècle dans l'Église. Car derrière la querelle théologique entre ses partisans (les donatistes) qui n'admettaient pas que des traditeurs ou des lapsi ("ceux qui sont tombés") puissent reprendre leur charge, et ceux qui, au contraire, avaient une position plus tolérante à leur égard, se cache une réalité plus politique. En effet, les donatistes restaient quelque part dans la tradition du christianisme primitif : ils se sentaient solidaires avec les martyrs et tous ceux qui avaient résisté lors des persécutions. Ils ne refusaient pas forcément de pardonner à certains traditeurs repentis, mais pensaient qu'il était plus prudent de leur retirer le sacerdoce. D'autant qu'il était difficile de séparer le bon grain de l’ivraie parmi ces ministres "repentis".

 

A contrario, les "laxistes" voyaient plutôt le côté pratique et pensaient peut-être que la réintégration des ecclésiastiques qui avaient collaboré avec l'empire était un bon signal envoyé au pouvoir, afin d'encourager la paix de l'Église. En effet, après toutes les persécutions que les chrétiens avaient subies dans le passé, beaucoup en avaient marre des hostilités. Il se peut également que certains membres du clergé fussent proches des traditeurs, voire des lapsi.

 

Par ailleurs, l'Église de Rome, en raison de son histoire et de son rapprochement progressif avec l'imperium, commençait réellement à prendre une position hégémonique, surtout après la "conversion" de Constantin.

 

L'opposition entre les donatistes et les laxistes se produisit dans plusieurs régions, sur fond de révolte contre la domination romaine et l’injustice sociale. Finalement, l’empereur Constantin fut appelé à intervenir pour endiguer ce problème. Et pour la première fois, des "chrétiens" s’associèrent au bras séculier pour persécuter d’autres chrétiens. C'est donc vraisemblablement ici que le christianisme institutionnel a émergé en signant, d'une certaine manière, la fin du christianisme primitif et "anarchisant". Aussi la persécution des donatistes eut-elle comme corollaire l'affaiblissement de l'Église en Afrique du Nord, ce qui fera évidemment le lit de la conquête islamique.  

 

Du reste, les théologiens institutionnels auront toujours du mal à motiver l'excommunication de Donat. Augustin lui-même, qui fut pourtant un brillant théologien, utilisera abusivement un passage de Luc XIV, 23 tiré d'une parabole ("contrains-les d'entrer") pour justifier la position de l'Église institutionnelle contre les donatistes.

 

En tous les cas, Donat eut raison de se méfier de l'ingérence du pouvoir politique dans les affaires de l'Église, et la question qu'il posa (ci-dessous) illustre bien le sentiment que pouvaient ressentir certains chrétiens "primitifs" devant cette nouvelle Église impérialiste.

 

"Qu'est-ce que l'empereur a à voir avec l'Église ?"


Jérôme Savonarole (1452-1498)

 

Jérôme Savonarole est un moine dominicain révolutionnaire qui mit en place une république chrétienne à Florence, entre 1494 et 1498. Il est considéré comme un précurseur de la Réforme, voire de la Réforme radicale.

 

D'abord isolé du monde pour se consacrer à Dieu, Jérôme Savonarole, prieur dominicain et lecteur assidu de la Bible, fit surface pour dénoncer toutes les abjections de son temps : la tyrannie des Médicis, l'Église corrompue et la perversion des mœurs dans la société. De manière prophétique, il qualifia la Curie romaine de "putain fière et menteuse" et prédit l'invasion de l'Italie par Charles VIII. Il profita de cette occasion pour instaurer une république chrétienne à Florence, régime à la fois démocratique et théocratique, comme une ébauche de la Christocratie. Plus égalitaire, moral, et christocentré, ce nouvel ordre mit en place des mesures salutaires : abolition des tortures, répartition des richesses, lutte contre les pratiques usuraires, criminalisation de la sodomie (l'un des péchés sexuels les plus avilissants), etc. Et à la place du carnaval et des autres divertissements vulgaires et païens, Savonarole encouragea des solennités plus chrétiennes. Parmi celles-ci, une fête pénitentielle lors de laquelle tous les Florentins étaient invités à jeter leurs objets les plus superficiels – bijoux, cosmétiques, livres ou peintures obscènes, etc. – dans le Bûcher des Vanités (bûcher qui serait vraiment idoine de nos jours).

 

Malheureusement, ce régime ne dura que trois ou quatre ans. Excommunié par le pape Alexandre VI (un Borgia), abandonné et combattu par la bourgeoisie florentine, puis, par incidence, par la majorité du peuple, Jérôme Savonarole fut d'abord jeté en prison, avant d'être torturé, pendu, et brûlé vif en 1498, avec deux de ses camarades.

 

Les prophètes ayant toujours dérangé la classe possédante, celle-ci ne cessera de présenter Savonarole – de même que Müntzer après lui – comme un imposteur, un extrémiste, un fou, un dictateur afin de mieux justifier la tyrannie des plus riches. Il est d'ailleurs intéressant de remarquer que la lutte contre les idées christocratiques de Savonarole coïncide plus ou moins avec le vif intérêt des puissants pour la philosophie politique de Nicolas Machiavel (1469-1527). Les idées machiavéliques étant évidemment plus compatibles avec les intérêts des bourgeois.

 

"Vous voulez être libres ? Alors, avant toute chose, aimez Dieu, aimez votre prochain, aimez-vous les uns les autres, aimez le bien commun ; alors, vous aurez la vraie liberté."


Thomas Müntzer (v.1490-1525)

 

Thomas Müntzer*  est un théologien et prédicateur révolutionnaire du début du XVIe siècle.

 

D'abord proche de Luther, il s'en éloigna progressivement après avoir compris que sa réforme se transformerait inévitablement en "réformette". En effet, pour Müntzer, s'attaquer à la "putain de Babylone" (l'Église romaine) ne suffisait pas pour espérer restaurer le Christianisme primitif ; il fallait aussi combattre la "Bête immonde", à savoir le pouvoir séculier et impie. Autrement dit, pour lui, un changement clérical et spirituel serait inutile sans une réforme sociale et "terrestre". Or, il s'aperçut avec effroi que non seulement les Réformés soutenaient les autorités impies, mais pire encore qu'ils enseignaient la soumission à celles-ci, alors même que le peuple subissait de grandes souffrances et de grandes injustices. Il fut donc l'un des premiers à s'inscrire dans ce qu'on appellera plus tard la "Réforme radicale" et à réfléchir sur les moyens d'établir le Royaume de Dieu (communauté de biens, liberté chrétienne, élévation spirituelle de chacun, etc.).  

 

Dans cette perspective, il prit la tête d'une insurrection armée formée de paysans et d'ouvriers qui, en 1525, traversa le sud de l'Allemagne. Insurrection connue plus tard sous l'appellation de "Guerre des Paysans". Malheureusement, celle-ci fut un échec et Thomas Müntzer fut arrêté, torturé, puis décapité en mai 1525. Néanmoins, ses idées ne mourront jamais dans le cœur de certains Chrétiens.  

 

"Les grands de ce monde font tout ce qui leur plaît. Voyez donc, le comble de l'usure, du vol et du brigandage, voilà nos seigneurs et nos princes ; il faut que tout leur appartienne. Ensuite, ils notifient aux pauvres le commandement de ne point voler ! mais, pour leur compte, ils ne se croient point tenus d'obéir. Ainsi les voyons-nous à présent opprimer tous les hommes […] Mais si je parle de la sorte, on me traite de séditieux, allons donc !"

 

*Thomas Müntzer apparaît rarement comme référence. Son appel à une résistance « active » plutôt que « passive » en est probablement la cause. 


Conrad Grebel (v. 1498-1526) & Felix Manz (v. 1500-1527)

 

Conrad Grebel et Felix Manz sont les membres fondateurs du mouvement des "Frères suisses" (Schweizer Brüder), considérés aussi comme les pères de l'anabaptisme.   

 

Proches des idées de Thomas Müntzer, avec qui ils entretinrent une correspondance, Grebel et Manz furent aussi opposés aux autorités civiles et religieuses, mais préférèrent adopter une résistance "pacifique". Très attachés à la Bible, ils souhaitaient revenir au baptême scripturaire, c'est-à-dire à l'âge de raison. De cette doctrine découla plusieurs disputes avec les autorités et plusieurs condamnations qui aboutirent à l'emprisonnement de Conrad Grebel. Aidé par ses proches, ce dernier réussit à s'évader en mars 1526, mais mourut quelques mois plus tard de la peste (qu'il avait sans doute contractée en prison).  

 

Quant à Felix Manz, il fut accusé de vouloir créer sa propre Église, d'interdire le port des armes et l'accès au Magistrat, d'exiger le partage des biens et de ne pas avoir respecté ses engagements antérieurs. Condamné à mort par les autorités civiles, il fut noyé le 5 janvier 1527 dans la Limmat à Zurich.

 

À noter que la Suisse, malgré la reconnaissance officielle du principe de liberté religieuse de 1874, confirmé par la Constitution de 1999, n'a jamais vraiment cessé de persécuter, d'une manière ou d'une autre, les anabaptistes ou les vrais chrétiens en général (poursuite des objecteurs de conscience notamment).  

 

"Christ est le seul chef de ceux qui doivent être sauvés."


Piotr de Goniądz (v. 1525-1573) et Marcin Czechowic (v. 1532-1613)

 

Piotr de Goniądz et Marcin Czechowic sont des théologiens polonais, pionniers du mouvement anabaptiste unitarien en Pologne-Lituanie.

 

Au XVIe siècle, alors que les réformés radicaux étaient persécutés un peu partout, aussi bien par les catholiques que les protestants, la Pologne était devenue une terre d'asile pour de nombreux chrétiens hétérodoxes, en raison de la tolérance religieuse du roi Sigismond II (1548-1572). Ceci favorisa l'émergence et le développement des idées de la réforme radicale en Pologne et en Lituanie (après l'union des Deux Nations en 1569). C'est donc là que se constituèrent les premières communautés antitrinitaires, et, dans une moindre mesure, en Transylvanie et en Moravie.

 

Si les théologiens antitrinitaires – c'est-à-dire ceux qui rejettent le dogme d'un Dieu unique en trois Personnes distinctes et consubstantielles – furent relativement nombreux dans l'histoire, peu d'entre eux ont articulé le rejet du dogme de la Trinité, la recherche d'une explication de l'Unité Divine et des Trois Noms (Père, Fils, Saint-Esprit) plus proche de la lettre des Écritures, avec les considérations politico-sociales du christianisme primitif et le rejet du pédobaptisme. Piotr de Goniądz et Marcin Czechowic font partie de ces rares hommes qui ont fait ce travail remarquable pour tenter de retrouver l'esprit du christianisme primitif, autrement dit du judéo-christianisme. Les Bracia polscy ("frères polonais") des premiers temps de l'Église mineure étaient sur cette ligne théologique.

 

Contrairement à nombre d'antitrinitaires (y compris Czechowic) qui ne voyaient en Jésus que le plus grand des prophètes, Piotr de Goniądz ne niait pas forcément la double nature du Christ (divine et humaine). Cependant, il reconnaissait quand même une certaine subordination du Fils au Père. Car le Père, c'est-à-dire Dieu, est inengendré, il existe de Lui-même, tandis que le Christ fut engendré ("Et le Logos devint chair", dit en effet Jean I, 14). Et il n'est vraisemblablement pas engendré de la substance du Père, à moins bien sûr de considérer que la Parole est la "substance" de Dieu. Autrement dit, pour Piotr, le Fils est au-dessus des anges mais en dessous du Père, puisque Dieu est l'auteur de sa divinité (cf. Jn XIV, 28 ; Hé I, 4-5). S'il en était autrement, c'est-à-dire si le Fils était lui-même à partir de lui-même, alors il eût été un deuxième "Dieu", et cela entrerait en contradiction avec toutes les Écritures. Pour autant, Piotr croyait à la préexistence du Christ, en tant que Verbe de Dieu (existant avant les siècles). Mais il est devenu Fils par l'Incarnation, lorsque le Verbe est descendu du ciel pour aller dans le ventre de la Vierge. Par ailleurs, certains propos de Piotr de Goniądz peuvent laisser entendre qu'il identifiait, comme nous le croyons nous-même, l'Esprit au Verbe de Dieu, quoiqu'il ne l'ait point dit aussi explicitement. Conception qui s'apparente un peu à celle du théologien du IIIe siècle Sabellius (quoiqu'il voulût s'en différencier).

 

En revanche, Marcin Czechowic concevait la "préexistence" du Christ d'une manière sensiblement différente. Selon lui, le Christ est un homme qui avait été choisi par Dieu avant la création du monde pour remplir le rôle de Rédempteur. Sa compréhension du Messie s'apparentait un peu à celle d'une tradition rabbinique selon laquelle le nom du Messie fut créé ou choisi avant la création du monde.

 

Malgré cette différence théologique ou christologique, Piotr de Goniądz et Marcin Czechowic se rejoignaient sur le reste. Tous deux défendaient des positions anabaptistes, à savoir le baptême à l'âge de raison, l'engagement pour la communauté égalitaire, la critique du pouvoir de l'homme sur l'homme, le refus de prêter serment, de participer à la vie publique, etc.

 

En conséquence, seule l'Église anabaptiste unitarienne de l'Église mineure polonaise des premiers temps peut être regardée comme faisant partie de la réforme radicale, au sens du retour au christianisme social ou "anarchisant". Car les autres mouvements antitrinitaires, si intéressants puissent-ils être sur le plan théologique, n'ont à notre connaissance pas vraiment remis en question l'ordre politico-social existant. Au contraire, nombre d'entre eux étaient tout à fait conformistes et rejoignaient ici la réforme magistérielle (calviniste en particulier).

 

Vers la fin du XVIe siècle, l'Église mineure polonaise elle-même rompit avec l'anabaptisme unitarien et suivit la doctrine du théologien antitrinitaire italien Fausto Sozzini (socinianisme). Sans doute, le soutien de plusieurs aristocrates a-t-il joué un rôle dans cette nouvelle orientation. On s'autorise à penser que les positions théologico-politiques de Piotr de Goniądz et Marcin Czechowic ne plurent pas à tout le monde. Il faut dire que les deux hommes, si brillants fussent-ils intellectuellement, n'aimaient pas se perdre dans de vaines subtilités de langage, comme le montre assez bien cette phrase ci-dessous de Piotr de Goniądz au sujet des vrais et des faux chrétiens.

 

"Celui qui défend les choses divines par la parole de Dieu est un gouverneur apostolique fidèle et ne doit pas être appelé sectaire, même s'il n'est pas accepté dans l'Église et qu'on l'appelle hérétique. Et celui qui défend les lois humaines, même s'il n'est pas appelé sectaire, n'est pas un gouverneur apostolique mais un apostat, car il s'est séparé de la foi apostolique."


Jakob Amman (v. 1644-v. 1730)

 

Jakob Amman est un anabaptiste suisse,  fondateur de la communauté amish.  

 

Ayant grandi au sein d'une famille protestante bernoise, Amman et quelques-uns de ses parents rompirent avec cette tradition religieuse après avoir pris connaissance des idées de la Réforme radicale, plus conformes à la Bible. Ils rejoignirent une communauté anabaptiste dans le sillage des "Frères suisses". Mais bientôt les autorités menèrent une nouvelle vague de persécutions, forçant nombre d'anabaptistes, dont Jakob Amman, à s'exiler en Alsace. Sur place, les "Frères suisses" se seraient divisés en deux groupes distincts : l'un se forma autour d'un dénommé Hans Reist, et l'autre autour de Jakob Amman. La nature du schisme n'est pas très claire, mais il semblerait qu'une majorité d'anabaptistes voulait rejoindre la famille religieuse des "mennonites" (issue de Menno Simons, prédicateur néerlandais du XVIe siècle), considérée comme plus ouverte sur le monde et surtout mieux tolérée par les autorités ; tandis qu'Amman y voyait plutôt un danger de s'assimiler et de finir comme les protestants. En effet, sa connaissance de l'histoire sainte lui montrait qu'à chaque fois que le peuple de Dieu avait cherché à être plus "ouvert" au monde, il finissait par mélanger et corrompre la sainte foi, avant de se corrompre lui-même. Fort de ce constat, Amman et les siens décidèrent de rester attachés aux principes de la Réforme radicale. Ainsi les anabaptistes qui partageaient sa vision seront appelés "Amish", nom tiré d'Amman.

 

Leur mot d'ordre deviendra le passage de Romains XII, 2 : "Ne vous conformez pas au siècle présent". Ceci les amènera à vivre modestement et à éviter toute forme de technique jugée trop nuisible à la vie chrétienne, à l'homme, et au reste de la création.  

 

Chassés d'Alsace suite au décret de Louis XIV, les Amish s'exileront sous d'autres latitudes, notamment aux Pays-Bas, avant de terminer leur exode en Amérique du Nord. Aujourd'hui encore, les Amish forment l'une des Églises visibles les plus proches du modèle biblique.  

 

"Ne vous conformez pas au siècle présent."


Søren Kierkegaard (1813-1855)

Søren Kierkegaard est un philosophe et théologien danois, considéré parfois comme le père de l’existentialisme (bien qu’il n'ait à notre connaissance jamais employé ce terme).  

 

Issu d’une famille aisée, Kierkegaard n’en connaît pas moins les difficultés de l’existence propres aux hommes conscients : la souffrance, l’angoisse, la mélancolie (dépression), la conscience du péché, la culpabilité, la crainte de la maladie et de la mort... Toutes ces peines le conduiront heureusement au pied de la Croix pour recevoir la Grâce, avant de servir le Maître avec sa plume. Kierkegaard mènera alors un combat sur deux principaux fronts : l'un contre la dénaturation du christianisme, et l'autre contre l'esprit du temps, les masses, les systèmes, et l'aliénation de l'homme.    

 

Penseur solitaire, assez peu connu de son vivant, à la fois profondément chrétien et opposé à tout système (littéraire, ecclésiastique, philosophique), renonçant à une vie de famille et à une carrière de pasteur, Kierkegaard consacra toute son existence à une réflexion théologique et philosophique intense, en dehors des conventions. Pour lui, si la plupart des gens suivent les normes sociales c’est parce qu’ils vivent une vie "esthétique" dans laquelle rien n’a plus d'importance que les apparences, les plaisirs et le bonheur. Il vaut donc mieux, même si c’est difficile, s’émanciper des masses.

 

Kierkegaard distinguait trois stades de l'existence humaine, correspondant plus ou moins à la nature ternaire de l'homme, à savoir le stade esthétique (chair), le stade éthique (âme), et le stade religieux (esprit). Le stade esthétique correspond à une vie sans âme centrée sur les sens et les jouissances de la chair, autrement dit c'est une forme d'hédonisme ou d'épicurisme. Mais c'est une servitude absolue (ignorance, dépendance, intempérance), et donc un désespoir caché. Le stade éthique est un peu plus posé : c'est celui de la conscience, de la responsabilité, du travail bien fait, de la morale, du mariage, de la fidélité, etc. Beaucoup d'hommes suivent aussi cette voie. Enfin, le stade religieux est le stade suprême, à savoir celui de la foi. Si le stade éthique a une certaine noblesse, il reste néanmoins dans la mesure humaine : l'éthicien est potentiellement un héros, un grand homme, car ses actions, comme celles d'un chevalier, peuvent être comprises par les autres ; tandis que l'homme de foi obéit d'abord à Dieu et risque ainsi de n'être compris par personne, voire d'être pris pour un fou, à l'instar d'Abraham qui fut prêt à sacrifier son fils Isaac pour obéir à l'appel de Dieu. Ainsi ce stade est véritablement supérieur aux autres.

 

Au cogito ergo sum de Descartes, Kierkegaard répond : "Telle foi, tel homme… croire c'est être." Cette formule n'invalidait pas forcément celle de Descartes, mais soulignait en tout cas la primauté de la foi sur le reste.

 

Kierkegaard est l’archétype du penseur anarchiste chrétien, dont s'inspireront d’ailleurs des grands hommes comme Dietrich Bonhoeffer ou encore Jacques Ellul.  

 

"Si vous voulez être odieux à Dieu, il suffit juste de courir avec le troupeau…"


Léon Tolstoï (1828-1910)

 

Grand romancier russe issu de l'aristocratie charnelle, Lev Nikolaïevitch Tolstoï (de son vrai nom) devint progressivement un membre de l'aristocratie spirituelle, à savoir un disciple de Jésus-Christ.

 

Après avoir mené une existence "esthétique", entre études et loisirs, passant ces derniers à boire de l'alcool et à fréquenter tripots et lupanars, Tolstoï entra peu à peu dans le stade éthique, encouragé sans doute par une lecture assidue de Rousseau.

 

C'est après une série de voyages en Europe que la conscience sociale et révolutionnaire de Tolstoï se manifesta plus clairement. Lors de son séjour en Suisse, notamment dans les cantons de Lucerne et de Vaud, Tolstoï fut aussi admiratif devant les beaux paysages que dégoûté par l'extrême matérialisme et l'égoïsme des touristes et des bourgeois locaux (contraste que l'on retrouve encore aujourd'hui même si les paysages sont nettement moins beaux qu'autrefois). Et quoique Tolstoï fût déjà "rousseauiste", donc sûrement moins superficiel que ces personnages, l'orgueil et la vanité des bourgeois suisses et étrangers allaient le marquer au fer rouge, le poussant à faire une sérieuse introspection. Car n'était-il pas lui aussi un privilégié, un propriétaire terrien ? Et qu'est-ce qui légitimait cet ordre des choses ? Tolstoï commença alors à s'intéresser plus sérieusement à l'anarchisme.

 

Plus tard, tandis qu'il écrivait son roman Anna Karénine, Tolstoï éprouva les premiers symptômes d'une maladie qui nous est commune à tous, mais que peu de gens ressentent et surtout qu'aucun médecin humain ne peut soigner. Ce mal imperceptible le rongeait intérieurement, avant de l'amener brusquement à une crise existentielle aiguë : Tolstoï fut terrassé par l'absurdité de la vie. Ce coup terrible, semblable aux pires maux, ne peut être compris que par ceux qui l'ont vécu. Cette crise le bouleversa littéralement et ne le lâchera plus. Au contraire, elle s'accentuera au fil des ans, avant de se stabiliser un peu. Paradoxalement, si douloureuse soit-elle, cette crise est absolument nécessaire pour nous mener plus loin, car elle nous révèle sans aucun artifice la vérité de notre vie, en même temps qu'elle peut nous guider vers le seul chemin authentique et les seules questions fondamentales à se poser. Sans le savoir, Tolstoï venait de mettre le pied dans le stade religieux, le stade de la foi, celui-là seul qui nous permet de regarder en face le tragique de la vie, de notre destin funeste, et de nous faire dire avec l'Ecclésiaste "vanité des vanités, tout est vanité", avant d'aller plus loin.

 

Dans un premier temps, Tolstoï voulut mettre fin à ses jours pour mettre fin à ce "non-sens", d'autant qu'il se voyait encore comme une agrégation accidentelle de molécules, conformément à la science moderne et matérialiste. Mais Tolstoï fut retenu par quelque chose. Après d'éprouvantes recherches et au bord du gouffre, il vit briller cette petite lumière, celle de la foi. Il vécut alors une conversion et sa redécouverte de l'Évangile fut en quelque sorte la réponse à sa quête de sens, atténuant ses envies suicidaires. Son livre Ma Confession en est un témoignage bouleversant.

 

Éclairé par ses nombreuses études et ses multiples expériences, Tolstoï vit très rapidement le lien entre l'anarchisme et le christianisme. C'est d'ailleurs à la suite de son livre Le royaume de Dieu est en vous qu'on commença à entendre parler d'anarchisme chrétien. Le romancier russe deviendra alors aussi connu pour son engagement social, pacifique, anti-militaire, anti-clérical et anti-État.  

 

"Le gouvernement est une réunion d'hommes qui fait violence au reste des hommes."

"Le christianisme dans sa véritable signification détruit l'État."


Christoph Friedrich Blumhardt (1842-1919)

 

Christoph Friedrich Blumhardt est un théologien allemand engagé pour le Royaume de Dieu et la justice sociale.

 

Fils du pasteur Johann Christoph Blumhardt (1805-1880), un homme de foi qui croyait à l'action du Saint-Esprit dans la vie de tous les jours et qui aurait exorcisé et guéri plusieurs personnes au nom de Jésus-Christ, Blumhardt junior baigna depuis sa tendre enfance dans un christianisme vivant. Après avoir étudié consciencieusement la théologie protestante à l'université de Tübingen, il décida de retourner vers son père à Bad Boll, pour poursuivre un cursus beaucoup plus important à l'école du Saint-Esprit. En effet, comme plusieurs chrétiens authentiques, Blumhardt semble avoir assez peu apprécié son séjour académique, sans doute parce que l'université enseignait déjà la critique biblique ou la lecture pseudo-savante plus que la lecture fidéiste.

 

Blumhardt seconda donc son père dans sa charge de prédicateur et d'exorciste avant de lui succéder après sa mort, en 1880. Cependant, après des années de pratique pastorale, il vécut une sorte de renouveau spirituel. Très travaillé par la question du Royaume de Dieu, il se rendit compte que le spirituel devait aussi se vivre dans le temporel, que l'un et l'autre ne s'excluaient pas mais se complétaient. Autrement dit que l'évangélisation et les prières pour la guérison n'étaient pas les seuls domaines à mettre en œuvre pour faire avancer le Royaume de Dieu ; la lutte pour la justice sociale était aussi d'une grande importante. Préoccupé par les questions socio-économiques, il crut d'abord pouvoir agir en faveur des plus démunis par le biais de la politique. Ce faisant, il s'engagea un moment au sein du SPD (le parti social-démocrate allemand), ce qui lui attira les foudres du clergé protestant et le poussa à abandonner un temps son poste de pasteur.

 

Mais peu à peu, Blumhardt comprit que la politique suivait ses propres intérêts et qu'elle n'était pas vraiment au service du peuple et encore moins des plus faibles ; et donc, qu'à travers elle, il ne pourrait pas réellement vivre sa foi chrétienne et œuvrer pour le Royaume de Dieu. Il sera d'ailleurs exclu de son parti politique, entre autres pour avoir fait cette déclaration lors d'un congrès :

 

"Je suis fier d'être devant vous comme un homme, et si la politique ne peut pas tolérer un homme tel qu'il est, alors que la politique soit damnée."


Félix Ortt (1866-1959)

 

Félix Ortt est un penseur chrétien hollandais, engagé contre le militarisme, l'oppression capitaliste, la propriété, l'injustice, l'amour vénal, et pour la défense des animaux. Comme Tolstoï, il adopta un régime végétarien.

 

Ortt est l'un des premiers et rares penseurs à avoir théorisé l'anarchisme chrétien, non sans y avoir ajouté quelques points de vue personnels et extra-bibliques (notamment au sujet du végétarisme). Malgré tout, la définition sommaire qu'il donna d'un anarchiste chrétien, à savoir un disciple de Jésus-Christ et un négateur de toute autorité (extérieure), correspond bien à cette volonté de revenir au plus près du christianisme primitif.

 

"Est disciple du Christ quiconque cherche en toute droiture à vivre selon l'esprit du Christ, n'importe la secte à laquelle il appartient ou le dogme auquel il se rattache. Vivre selon l'esprit du Christ, c'est: Aimer Dieu de toute son âme, autrement dit : rechercher l'amour parfait et la sainteté parfaite, y tendre. Aimer son prochain comme soi-même, et la mise en pratique de cette règle de vie est incompatible avec toute convoitise, toute domination ou, si l'on veut, tout égoïsme. Dans la réalité, "chrétien" et "anarchiste" sont synonymes."


Simone Weil (1909-1943)

 

Simone Weil est une philosophe anarchiste et chrétienne française.

 

Issue d'une famille juive non religieuse (agnostique), Simone Weil fut un enfant précoce, développant très tôt une sensibilité particulière pour les plus démunis. Sa vie fut marquée par une santé fragile, mais sa faiblesse fut en réalité une force. Car si son corps était souffrant, son âme, elle, était mieux portante que le commun des mortels. On raconte qu'à six ans déjà, elle refusait de manger du sucre par solidarité pour les soldats qui en étaient privés. Cette compassion pour les autres, cette extrême sensibilité pour tous les opprimés la dirigea dans un premier temps vers l'extrême gauche. Toutefois, contrairement à beaucoup de penseurs socialistes, la solidarité n'était pas pour elle qu'un vain mot, mais du vécu. Elle pleurait réellement sur la misère d'autrui et mettait aussi ses idées en pratique. Professeure agrégée, elle distribuait une grande partie de son salaire aux plus pauvres ou à qui le lui demandait ; elle aidait aussi les chômeurs et enseignait les ouvriers.

Cependant, son empathie n'affectait en rien son discernement ni la constance de sa pensée. Perspicace, elle fut l'une des rares femmes issues de l'extrême gauche à ne pas tomber dans le piège du féminisme et peut-être même à en déceler la nature et la principale fonction, à savoir une imposture capitaliste destinée à diviser la classe opprimée et à éclipser les véritables luttes sociales. Ainsi lorsqu'on lui demanda un jour de donner un cours sur le féminisme, elle refusa : "Moi, je ne suis pas féministe."

 

Malgré sa beauté intérieure et même extérieure, Simone Weil manquait d'estime de soi et négligeait son apparence. Une attitude somme toute assez courante chez les personnes dotées d'une grande âme. Et justement, sa grandeur d'âme allait la conduire sur un chemin plus spirituel. Elle s'intéressera au bouddhisme, à l'hindouisme, ainsi qu'à d'autres religions et mystiques, sans forcément tomber dans le syncrétisme. Mais en tant que chercheuse zélée de la vérité, elle allait bientôt entendre l'appel de la grâce de Dieu en Jésus-Christ. Sa première expérience fut d'abord "mystico-sociale" : "J’ai eu soudain la certitude que le christianisme est par excellence la religion des esclaves, que des esclaves ne peuvent pas ne pas y adhérer, et moi parmi les autres", écrira-t-elle.

 

Mais c'est surtout après la guerre d'Espagne qu'elle se convertira au Christ (sans pour autant intégrer une Église institutionnelle) et que sa pensée prendra un nouveau tournant. Engagée dans les brigades internationales contre les fascistes, au sein de la "colonne durruti" (front anarchiste), elle fut très vite déçue. Comme Orwell, elle fut frappée d'horreur par les exécutions sommaires commises par les sympathisants républicains et par les penchants totalitaires de ses camarades, autant que pût l'être Georges Bernanos par les exactions commises dans le camp opposé. Tous trois (Weil, Orwell, Bernanos) sortiront de leur enclos politique et idéologique initial pour penser plus librement. Et curieusement, ces trois exprimèrent plus ou moins la même défiance vis-à-vis des partis politiques et furent également technocritiques. Pour Simone Weil, l'argent, le machinisme et l'algèbre étaient trois monstres de la civilisation moderne.

 

Bref, Simone Weil est l'une des femmes les plus brillantes que le monde ait connu, et très peu d'hommes ont atteint un tel niveau spirituel. Albert Camus n'avait donc pas tout à fait tort de voir en elle le "seul grand esprit de notre temps".

 

"Les partis politiques sont des organismes publiquement, officiellement constitués de manière à tuer dans les âmes le sens de la vérité et de la justice."


Jacques Ellul (1912-1994)

 

Jacques Ellul est un penseur, sociologue, historien, et théologien français.

 

Surtout connu pour sa critique de la Technique, ou plus précisément du système technicien, Ellul est aussi l’un des pionniers de la pensée écologiste ou décroissante. Il est également l'un des rares penseurs de l'anarchisme chrétien.

 

Auteur d’une soixantaine d’ouvrages et de plusieurs centaines d'articles, son œuvre se divise grosso modo en deux volets différents mais complémentaires : un volet sociologique et un volet théologique, qui se répondent mutuellement.

 

Prophète des temps modernes, Jacques Ellul a passé sa vie à dénoncer la "religion de notre temps", à savoir la Technique, autrement dit la technolâtrie. Une Technique totalitaire qui ne se limite pas aux machines mais qui fait plus largement référence à un tout organisé, un "machinisme" qui étend ses tentacules indépendamment de toute autre considération, et qui aliène l'homme. Une aliénation technicienne qui s'ajoute aux aliénations antérieures, politique et économique, mais qui est devenue dominante à partir du XXe  siècle. Aliénation qui tend à faire de l'homme l'instrument de ses instruments.

 

Dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que le "monde libre" se réjouissait de la défaite de l'Allemagne nazie, Jacques Ellul, tel un prophète, vint troubler la fête avec une question aussi étrange que dérangeante : "Victoire d'Hitler ?", titra-t-il un article du 23 juin 1945, publié dans le journal Réforme. Certes, un régime totalitaire était tombé avec Hitler, mais pas l’œuvre satanique dont il avait été l’agent, pas le totalitarisme technicien: "Victoire d'Hitler, non pas selon les formes, mais sur le fond. Ce n'est pas la même dictature, la même mystique, le même totalitarisme, mais c'est une dictature, une mystique, un totalitarisme dont nous préparons le lit avec enthousiasme…"

 

Jacques Ellul continua d'apparaître comme un trouble-fête tout au long des "Trente Glorieuses" et au-delà. Mais les fêtards, trop enivrés par les "progrès" et la consommation, ne voulurent point l'entendre. Ce n'est que récemment que certains se sont réveillés péniblement, avec la gueule de bois, encore loin de réaliser tous les maux engendrés par la civilisation technicienne.

 

Précocement conscient de la montée en puissance de ce totalitarisme, peiné de voir cette masse d'hommes incapable de remarquer le danger et même inapte à ressentir les chaînes de l'esclavage moderne (aliénation oblige), mais surtout frappé par le conformisme ambiant des chrétiens, Jacques Ellul était très pessimiste quant à l'avenir. Mais son pessimisme n'était pas pour autant un désespoir. Homme de foi, il espérait toujours contre toute espérance :

 

"En face de cette marée qui détruit toute valeur spirituelle et l'homme lui-même en lui forgeant des chaînes dorées, il ne peut se dresser que des hommes qui, parce qu'ils le seront pleinement, ne se laisseront pas absorber par cette civilisation, courber à cette esclavage. Mais comment des hommes dans leur faiblesse et dans leur péché résisteraient-ils et garderaient-ils leur destin propre dans la fourmilière de demain ? En face de cette marée qui détruit toute valeur spirituelle et l'homme lui même, il ne peut se dresser que l'Homme. "Voici l'Homme". L'Homme Jésus-Christ qui seul brise les fatalités du monde, qui seul ferme la gueule du Moloch, qui seul fera demain les hommes libres des servitudes que le monde nous prépare aujourd'hui."

 

Jacques Ellul est incontestablement l'un des plus grands penseurs du siècle dernier, et sa pensée demeure encore plus pertinente aujourd’hui.      

 

"Exister, c'est résister."


Remarques complémentaires

Par anarchisme chrétien, nous n'entendons nullement établir de lien entre la pensée libertaire actuelle (souvent servile du techno-capitalisme) et le christianisme véritable. Nous ne sommes pas de ceux qui travestissent le message du Christ, des saints Apôtres et des saints Martyrs pour séduire qui que ce soit. Si d'autres ont fait le choix de donner ce sens à l'anarchisme chrétien, cela ne nous regarde pas.  

 

En revanche, il est tout à fait possible, et même normal, de trouver quelques concordances entre l'anarchisme "laïque" du XIXe siècle et l'anarchisme chrétien que nous diffusons sur ce site. Cela non pas parce que nous subtiliserions une pensée athée pour la mélanger au christianisme, mais tout simplement parce que les premiers penseurs de ce type d'anarchisme, quoique souvent antireligieux, ont eux-mêmes été influencés de quelque manière par le christianisme primitif. Plusieurs d'entre eux ont d'ailleurs eu l'honnêteté intellectuelle de le reconnaître (Proudhon, Kropotkine, Malato, E. Armand… et plus tard Bookchin). L'anarchisme, et plus généralement le socialisme, est d'ailleurs une forme de "christianisme sans Dieu". C'est la raison pour laquelle on pourra trouver quelques similitudes.  

 

Inversement, si le christianisme institutionnel a parfois réussi à maintenir, peu ou prou, le côté spirituel de la foi chrétienne, il en a souvent exclu le côté social pour éviter toute collision avec les pouvoirs en place.  

 

Par conséquent, nous pensons qu'il était de notre devoir de récupérer ce qu'il y avait de chrétien dans l'anarchisme, et ce qu'il y a d'anarchiste dans le christianisme. D'où, également, ce fameux terme "anarchisme chrétien".  

 

Enfin, il va de soi que si le christianisme était resté ce qu'il avait été à ses débuts, sans subir tous ces siècles de mélanges et de corruptions, le mot chrétien se suffirait à lui-même et aucun ajout ne serait nécessaire.


Quelques références bibliques

Genèse VI, 5 ; X, 8 ; XI, 3-8 ; Exode III, 7-10 ; Lévitique XIX, 13-15 ; Juges VIII, 23 ; XVII, 6 ; XXI, 23-25 ; I Samuel II, 4 ; VIII, 5-20 ; Psaumes II, 2-3 ; LXXII, 1-14 ; LXXXII, 2-4 ; CXLVI, 3-7 ; Ecclésiaste III, 16 ; V, 7 ; VIII, 9 ; Isaïe I, 15-17, 23 ; II, 4 ; LV, 1-3 ; LVIII, 6-8 ; LXV, 22 ; Jérémie XXV, 34 ; Ézéchiel XXXIV, 10 ; XXXIX, 17-20 ; XLV, 8 ; Daniel VII, 27 ; Osée VIII, 4 ; XIII, 10-11 ; Amos VI,13 ; Michée II, 1 ; III, 11 ; Aggée II, 22 ; Matthieu IV, 8-10 ; V, 10 ; XX, 25-26 ; XXIII, 8-12 ; XXV, 31-46 ; Marc X, 42-44 ; Luc I, 51-53 ; IV, 5-8 ;18-19 ; XVI, 13 ; XVII, 21 ; XXII, 25-26 ; Jean VI,15 ; VIII, 32 ; 36 ; XII, 31; XIV, 30 ; XV, 18 ; XVI, 10-11; XVII,16 ; XVIII, 36 ; Actes II, 44-46 ; IV, 25-26 ; 32-35 ; V, 29 ; Romains III, 4 ; VIII, 19 ; XII, 2 ; I Corinthiens II, 6 ; III, 18 ; VI,1-6 ; VII,23 ; X, 29 ; XV, 24 ; II Corinthiens IV, 4 ; Galates IV,7 ; 21-31 ; V,1 ; Éphésiens I, 20-22 ; Philippiens II, 4 ; III, 7-9 ; Colossiens II,10 ; 15 ; Hébreux XIII, 3 ; 14 ; Jacques II,12 ; IV, 12 ; I Jean II,15; V,19 ; Apocalypse XI, 15 ; XIII, 4-18 ; XVIII...


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